Les oies sauvages

 

Tout est muet, l'oiseau ne jette plus ses cris.
La morne plaine est blanche au loin sous le ciel gris.
Seuls, les grands corbeaux noirs, qui vont cherchant leurs proies,
Fouillent du bec la neige et tachent sa pâleur.

Voilà qu'à l'horizon s'élève une clameur ;
Elle approche, elle vient, c'est la tribu des oies.
Ainsi qu'un trait lancé, toutes, le cou tendu,
Allant toujours plus vite, en leur vol éperdu,
Passent, fouettant le vent de leur aile sifflante.

Le guide qui conduit ces pèlerins des airs
Delà les océans, les bois et les déserts,
Comme pour exciter leur allure trop lente,
De moment en moment jette son cri perçant.

Comme un double ruban la caravane ondoie,
Bruit étrangement, et par le ciel déploie
Son grand triangle ailé qui va s'élargissant.

Mais leurs frères captifs répandus dans la plaine,
Engourdis par le froid, cheminent gravement.
Un enfant en haillons en sifflant les promène,
Comme de lourds vaisseaux balancés lentement.
Ils entendent le cri de la tribu qui passe,
Ils érigent leur tête ; et regardant s'enfuir
Les libres voyageurs au travers de l'espace,
Les captifs tout à coup se lèvent pour partir.
Ils agitent en vain leurs ailes impuissantes,
Et, dressés sur leurs pieds, sentent confusément,
A cet appel errant se lever grandissantes
La liberté première au fond du coeur dormant,
La fièvre de l'espace et des tièdes rivages.
Dans les champs pleins de neige ils courent effarés,
Et jetant par le ciel des cris désespérés
Ils répondent longtemps à leurs frères sauvages.

 

                                                    Guy de Maupassant


Commentaires (6)

1. Dupdup (site web) 10/12/2010

Je me suis souvent demandé ce qui se passait dans la tête des oiseaux domestiques quand ils entendent passer leurs congénères ailés dans le ciel.

2. Yves 10/12/2010

Cette poésie est là , car je me pose aussi cette question !!
Et jetant par le ciel des cris désespérés
Ils répondent longtemps à leurs frères sauvages.

3. Le Coz Gérard 10/12/2010

Bonjour Yves,
Séquence admiration!
Difficile de mettre un commentaire sur pareille veine littéraire. Du très haut vol si je puis, platement, me permettre.
En prose, sur le même sujet, avec la même élévation, un autre talent:
M. le Comte de BUFFON _ 1783 _ "Histoire naturelle des oiseaux"
"(...) L'oie nous fournit cette plume délicate sur laquelle la mollesse se plaît à reposer, & cette autre plume, instument de nos pensées & avec laquelle ici nous écrivons son éloge. (...)"
Qui, à notre époque contemporaine, possède encore pareille plume? Pour ce qui me concerne je n'en vois qu'un; feu Paul GEROUDET qui nous a quitté il y a peu. De lui hélas, pour l'instant, je n'ai que l'adaptation française du "Peterson". Il savait allier évocation sensible et poétique à la rigueur scientifique du grand ornithologue qu'il fut: " Le ciel gris de décembre n'a pas encore apporté la neige en plaine. Eparpillées sur les labours ou dans les éteules rousses, les alouettes picorent par bandes, des linottes en essaims s'abattent avec un babil joyeux. Soudain, les passereaux refluent, effrayés par un grand oiseau gris et blanc, noir au bout des ailes, qui glisse d'un vol ondoyant au ras des chaumes. Ce n'est certes pas une mouette, mais bien un rapace, le mâle du Busard Saint Martin." Qui dit mieux??
Yves, ne te gêne surtout pas pour nous dénicher d'autres pépites et nous livrer aussi tes vers...
Amitiés,
Gérard

4. Yves 11/12/2010

Salut Gérard ,
Moi , j'ai découvert Paul Géroudet il y a peu grâce à mon ami Dupdup ... Il savait nous raconter l'oiseau avec tant de poésie .
Comme sur la préface du guide Peterson :
au bois me faut aller ma mie
Laisse-moi me lever
Au bois me faut aller
C'est encor nuit , mon coeur
Pourquoi donc me quitter ?
L'oiseau qui va chanter ma mie
Point ne veux le manquer
L'oiseau qui va chanter...
L'oiseau dis-tu mon coeur ?
Je vais t'accompagner !


5. Le Coz Gérard 11/12/2010

Bonjour Yves,
M. le Comte de BUFFON _ 1783 _ "Histoire naturelle des oiseaux" (SUITE).
-- " L'OIE "
(...) L'hiver qui commence alors à s'établir sur les terres du Nord, détermine leur migration; & ce qui est assez remarquable, c'est que l'on voit dans le même temps des oies domestiques manifester par leur inquiétude & par des vols fréquents & soutenus, ce désir de voyager; reste évident de l'instinct subsistant; & par lequel ces oiseaux quoique depuis longtemps privés, tiennent encore à leur état sauvage par les premières habitudes de la nature. (...)"--

PS: Père Noël si tu me lis, un °Paul GEROUDET°, "Les palmipèdes d'Europe" par exemple, illustrations Léo-Paul Robert et dessins de Robert Hainard serait fortement apprécié!!

Amitiés,
Gérard

6. Dupdup (site web) 11/12/2010

Gérard, si dans ma prochaine vie je me réincarne en père Noël, sûr que tu l'auras ton Géroudet.

En attendant,cet extrait des "oiseaux de passage" de Jean Richepin (qui a d'ailleurs été mis en musique par Brassens):

...
Ô les gens bien heureux
Tout à coup dans l'espace
Si haut qu'ils semblent aller
Lentement en grand vol

En forme de triangle
Arrivent planent, et passent
Où vont ils?... qui sont-ils?
Comme ils sont loin du sol

Regardez les passer, eux
Ce sont les sauvages
Ils vont où leur désir
Le veut par dessus monts

Et bois, et mers, et vents
Et loin des esclavages
L'air qu'ils boivent
Ferait éclater vos poumons
...

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